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Samedi 26 mai 2012 6 26 /05 /Mai /2012 08:00

J. Abercrombie, cover Dans cet enregistrement en quartette, John Abercrombie se penche sur son passé de guitariste, revient sur l’époque où son intérêt pour le jazz détermina sa vocation artistique. Né en 1944, il joue d’abord du rock and roll, le jazz entrant un peu plus tard dans sa vie avec Barney Kessel et Tal Farlow. Élève de la Berklee School of Music dans les années 60, il découvre Jim Hall qui deviendra sa principale influence. Celui-ci joue alors avec Sonny Rollins. Après une retraite de près de deux ans, le saxophoniste a fait paraître “The Bridge”, album de la sérénité retrouvée, Hall répondant par de petites phrases élégantes et raffinées à la force tranquille du ténor. Une révélation pour Abercrombie qui reprend ici les deux premiers titres de ce disque mythique : Where are you, une ballade somptueuse que Joe Lovano illumine, et Without a Song, un thème lui inspirant Within a Song qui donne son titre à l’album. L’ombre tutélaire de Jim Hall plane constamment sur ce disque. Il contient Sometime Ago qu’il jouait souvent avec Art Farmer lorsqu’il était le guitariste de son quartette, un thème inclu dans “Interaction”, un album Atlantic du trompettiste. Abercrombie et Lovano en donnent une version délicate, ce dernier prenant le temps de faire chanter à son saxophone ténor des phrases chaleureuses et mélodiques. Autre pièce associée à Jim Hall, Interplay, un blues en mineur, donne son titre à un célèbre disque de Bill Evans dans lequel Hall tient la guitare. Les années 60 pour John Abercrombie, c’est aussi la découverte tardive de “Kind of Blue”, occasion de relire de manière très originale Flamenco Sketches, de lui apporter une progression harmonique différente. Ornette Coleman et John Coltrane comptèrent également beaucoup dans son évolution. Du premier, il reprend Blues Connotation, un extrait de “This is Our Music” qui permet une grande liberté avec les barres de mesures, Abercrombie choisissant d’installer un tempo flottant avec sa section rythmique – Drew Gress à la contrebasse et Joey Baron à la batterie, tous deux excellents. Du second, Wise One a sa préférence. On le trouve dans “Crescent”, disque moins connu que “Ballads” ou “A Love Supreme”, mais qui reste l’un des fleurons de la période Impulse ! de Coltrane. John l’étudia à Boston. Il lui donne des couleurs modales, le ténor y développant un chorus magnifique. Easy Rider, une valse, un hommage au film que Dennis Hopper réalisa en 1969 complète cet album new-yorkais du guitariste, l’un de ses plus attachants.         

Par Pierre de Chocqueuse - Publié dans : Chroniques de disques
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Mardi 15 mai 2012 2 15 /05 /Mai /2012 09:30

Herbie-Hancock.jpgAfin de sensibiliser la communauté internationale et plus particulièrement les jeunes aux valeurs universelles que véhicule le jazz, la Conférence Générale de l’UNESCO décidait en novembre dernier de proclamer le 30 avril « Journée Internationale du Jazz ». Musique de liberté, mais aussi outil éducatif, force de paix, d’unité, de dialogue et de coopération entre les peuples, le jazz résiste à toutes les tentatives de définition. Deux siècles et demi de brassage culturel permirent sa naissance à la fin du XIXe siècle au sud des États-Unis. Né de la rencontre entre traditions musicales africaines et européennes, il s’est réinventé au contact d’autres cultures, d’autres genres musicaux. Loin de ses frontières, il accueille les traditions folkloriques des pays dans lesquels il s’implante, mais perd souvent de vue ses racines, la longue chaîne des créateurs qui l’ont porté jusqu’à nous. Le blues n’y a plus sa place et le swing pas davantage. Car le jazz possède des règles, un vocabulaire, un patrimoine mélodique et rythmique que trop de musiciens aujourd’hui méconnaissent. La part réduite, voire inexistante qu’ils consacrent aux standards dans leurs albums, le montre cruellement. Aller de l’avant oui, mais en intégrant la tradition à ses propres apports culturels pour que le jazz se renouvelle en tant que jazz et non sous les habits d’une autre musique aussi bonne soit-elle. Rapprocher les peuples et les cultures du monde autour du jazz est une formidable idée. Encore faut-il que le jazz soit encore du jazz pour fédérer un public qui ignore tout de cette musique, habitué qu’il est à écouter de la variété frelatée ou du rock insipide.

 

F. Lacharme & B. TavernierLe 27 avril, trois jours avant que la Journée Internationale du Jazz ne soit célébrée à la Nouvelle-Orléans et à New York, à Paris, l’UNESCO accueillait son Ambassadeur de Bonne Volonté Herbie Hancock et ses amis pour une journée de débats, master classes, conférences, projections de films (“Autour de Minuit”, Nina Simone à Montreux en 1976) expositions et concerts. Mon emploi du temps ne me permit que d'assister le matin à un débat sur le jazz et le cinéma organisé par l’Académie du Jazz et animé par François Lacharme, son président. Il réunissait Julien Delli Fiori (FIP), Vladimir Cosma, Thierry Jousse, cinéaste, ancien rédacteur en chef des Cahiers du Cinéma et Bertrand Tavernier, orateur brillant et loquace qui nous conta maintes anecdotes sur le tournage de “Round Midnight”, musique supervisée par Herbie Hancock qui, de la salle, intervint dans le débat.

 

China Moses

 

Réservé aux privilégiés qui purent obtenir des invitations malgré une organisation précipitée et un service de presse défaillant, le concert du soir connut des hauts et des bas. La plupart des musiciens n’avaient jamais joué ensemble. Une seule répétition l’après-midi ne leur permit pas de voir la musique en détail, de constituer des groupes homogènes. L’acoustique exécrable de la salle n’arrangea pas les choses. Meilleure danseuse que chanteuse, China Moses massacra allégrement Lover Come Back to Me. Avec elle officiaient Ben Williams (contrebasse) et Hugh-Masekala.jpgTerri Lyne Carrington (batterie), section rythmique qui accompagna la plupart des musiciens qu’annonçait le programme. Barbara Hendricks est une grande chanteuse d’opéra, mais le jazz n’est pas son domaine. Sa version de Strange Fruit ne convainquit personne. Heureusement il y a le blues, le gospel, des musiques qui lui sont naturelles et dans lesquelles son chant plus mesuré fait passer l’émotion. En trio et en robe de chambre, Tania Maria nous offrit un morceau plein de rythme et de joie. La prestation d’Hugh Masekela fut également une bonne surprise. Originaire d’Afrique du Sud, pays qui, il y a 18 ans ce 27 avril, tournait la page de l’apartheid, le trompettiste mêle élégamment jazz et Mbaqanga Lionel-Loueke---Terri-Lyne-Carrington.jpgdans une musique que Lionel Loueke, John Beasley, Marcus Miller et Manu Katché prirent plaisir à construire avec lui. Sans Masekela, mais avec Antonio Hart au saxophone, le même groupe se livra à un intermède funky au cours duquel Marcus Miller fit ronfler bien inutilement sa basse électrique et démontra sa virtuosité. Manu Katché frappait avec démesure ses tambours et Lionel Loueke qui fêtait son anniversaire en prit plein les oreilles. Nous aussi. Sans être original, le jazz manouche du jeune guitariste Swan Berger (né en 1998) que secondaient Mathieu Chatelain (guitare rythmique) et Ben Williams, fut au moins reposant. J’avoue me méfier de ces prodiges qui confondent vitesse d’exécution et musique. Herbie & Dee DeeMais le public aime l’exploit technique. Laissons-le s’ébaudir. Bon pianiste Dominique Fillon eut la chance d’accompagner Nicole Slack Jones, chanteuse originaire de la Nouvelle-Orléans à la voix chaude et suave comme le miel. Fille spirituelle d’Aretha Franklin, elle fait carrière dans la soul et le gospel et nous offrit une belle et émouvante version de God Bless the Child. Après un intermède anecdotique qui mit en présence le guitariste Nguyên Lê, la joueuse de koto Mieko Miyazaki et Prabhu Edward, virtuose franco-indien des tablas, aux percussions, Herbie Hancock s’installa Michel-El-Malem.jpgenfin au piano, intégrant un quartette pour accompagner Dee Dee Bridgewater, impressionnante dans une superbe version de Speak Low, un thème de Kurt Weill, souvent repris par les jazz(wo)men. Loueke pouvait enfin faire parler sa guitare, en tirer des sonorités inédites, faire danser des rondes fiévreuses à ses notes. Nous goûtâmes pleinement les riches harmonies du pianiste, les couleurs de ses accords. Dee Dee céda sa place au saxophoniste Michel El Malem, tout sourire et visiblement heureux de jouer avec Herbie, de partager avec lui quelques mesures de Milestone. Gerald Clayton remplaça Herbie pour officier derrière George Benson, le crooner tentant vainement de nous séduire par une version sirupeuse Ben-Williams---George-Benson.jpgde My One and Only Love. Il intervint à la guitare dans un Walkin’ de bonne facture, retrouvant Herbie pour de fructueux échanges partagés avec Antonio Hart, et le trompettiste Michael Rodriguez. Le final réunit tous les musiciens sur scène dans le tube de Benson, On Broadway (Les Drifters en firent également un hit en 1963, ce qu’on oublie trop souvent), un moment d’anarchie musicale (favorisé par une acoustique épouvantable) et de joie manifeste.

 

Jam-Session-2.jpg 

 

PHOTOS: Herbie Hancock, François Lacharme & Bertrand Tavernier, China Moses, Hugh Masekela, Lionel Loueke & Terri Lyne Carrington, Herbie Hancock & Dee Dee Bridgewater, Michel El Malem, Ben Williams & George Benson, Dee Dee, Marcus Miller & China Moses © Pierre de Chocqueuse        

Par Pierre de Chocqueuse - Publié dans : Vu et Entendu
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Mercredi 9 mai 2012 3 09 /05 /Mai /2012 08:35

Girolamo-dai-Libri--detail-.jpgAvril ne te découvre pas d’un fil. Cette vieille maxime s’est une fois encore vérifiée. Il a même plu abondamment. Les champignons prolifèrent sous les arbres qui bourgeonnent et sortent leurs premières feuilles. Les disques ne fleurissent pas sur nos prés verdoyants, mais se parent eux aussi de couleurs printanières. Ceux dont je souhaite vous entretenir ne présentent aucun danger, se consomment sans appréhension. Comme promis, j’ai goûté pour vous ces nourritures célestes. Vincent Bourgeyx, Carlos Maza, Laurent de Wilde, Philippe Le Baraillec ont des choses à dire et le disent bien. Je ne sais trop s’ils écoutent les invisibles anges gardiens qui les inspirent, mais leurs albums me remplissent de joie. Puissent-ils agir sur vous comme de puissants viatiques et réchauffer notre printemps.

 

Vincent BOURGEYX : “HIP” (Fresh Sound New Talent / Socadisc)

vincent-bourgeyx-hip.jpg J’ai découvert tardivement la musique de Vincent Bourgeyx. Le pianiste avait publié deux albums, lorsque  “Again“, son troisième, fit battre mon cœur et mes oreilles. Ses relectures de standards témoignaient de choix harmoniques judicieux et ses thèmes marqués du sceau de la tradition révélaient un compositeur habile. En trio avec Pierre Boussaguet à la contrebasse et André Ceccarelli à la batterie, il publie aujourd’hui un nouvel album qui m’enchante. L’écouter, c’est ouvrir une grande fenêtre sur des parterres de fleurs odorantes. On y découvre des versions inventives de Daahoud, Prelude to A Kiss et de plusieurs standards, le pianiste balayant l’histoire du jazz dont il possède une réelle culture. Diplômé du fameux Berklee College of Music de Boston, il trempa son piano dans le blues et le swing auprès du tromboniste Al Grey et l’écoute des disques d’Oscar Peterson fut déterminante sur sa vocation. Ses compositions soulèvent également l’enthousiasme. Shoes Now doit beaucoup à Monk. Le thème de Blue Forest nourrit une improvisation raffinée pleine de swing et de surprise. Dans sa jeunesse, Vincent prit des leçons de piano classique avec Françoise Hougue, une élève d’Yves Nat, et sa musique est également marquée par la tradition européenne du piano – For Françoise, Renaissance et In the Wee Small Hours of the Morning dans lesquels Pierre Boussaguet s’offre de beaux chorus mélodiques. Car Vincent Bourgeyx est aussi un musicien romantique qui fait danser ses notes, fussent-elles abondantes. Ne manquez pas la pièce cachée, une version émouvante de Over the Rainbow

 

Carlos MAZA : “Descango Del Saltimbanqui” (La Buissonne / Harmonia Mundi)

Carlos-Maza-Descango--cover.jpgRiche d’une quinzaine d’albums depuis “Donde Estoy ?”, son premier en 1993, la discographie de Carlos Maza n’est pas parvenue à le faire connaître à un large public. La France, Cuba (sa seconde patrie), l’Espagne, le Portugal l’ont tour à tour accueilli. Né au Chili dont il a fui enfant la junte militaire, Maza est un voyageur qui ne sait trop où se poser. De nombreux labels abritent sa musique, mélange de classique, de jazz, synthèse de plusieurs cultures que nourrissent les traditions populaires de l'Amérique latine. Compositeur, orchestrateur et poly-instrumentiste (il joue de la flûte, du charango, des percussions), Maza stupéfie surtout par une guitare (10 cordes) et un piano inouïs, une virtuosité qui, loin d’être gratuite, est l’expression même de sentiments profonds. Dans “Descango Del Saltimbanqui”  (le repos du saltimbanque), Maza ne joue rien d’inutile. Gérard de Haro qui a enregistré plusieurs de ses disques, a merveilleusement saisi ses instruments, comme si, vivants et autonomes, ils parlaient cordes et âmes. Ce n’est pas la première fois qu’il enregistre en solo. Pour OWL Records, Jean-Jacques Pussiau lui fit graver le très beau “Nostalgia” en 1994, disque influencé par Egberto Gismonti dans lequel il utilise les deux mêmes instruments. Ici, Maza éblouit davantage par la richesse de sa musique (harmonies, couleurs, jeux d’ombres et de lumières) que par sa technique et son art se fait plus personnel. Le concertiste met une bonne dose de tendresse dans ses notes abondantes et exprime l’essentiel.

 

Laurent de WILDE : “Over the Clouds” (Gazebo / L’Autre Distribution)

Laurent-de-Wilde-Over-cover.jpg Laurent de Wilde n’avait pas enregistré du jazz acoustique en trio depuis 2006. Préférant confier sa musique à diverses machines, il nous a fait attendre, donnant toutefois de nombreux concerts derrière les murs de la rue des Lombards. Dans “Over the Clouds”, il retrouve Ira Coleman, bassiste déjà présent dans plusieurs de ses disques. A la batterie Clarence Penn, muscle la musique, le rythme occupant une place non négligeable dans les nouvelles compositions de Laurent. Celle qui donne son nom à l’album est une des plus réussies. Son thème est superbe. Son balancement aussi. Préparé à la patafix, le piano sonne comme un balafon et donne un aspect africain à sa musique, la pare de couleurs inédites. “Over the Clouds” contient des morceaux très variés. J’ai mes préférences, mais le disque regorge de bonnes idées, de trouvailles, tant rythmiques que mélodiques. Dans Irafrica co-écrit par Laurent et Ira, ce dernier joue un ostinato de basse avec une croche de retard ce qui lui donne un rebond rythmique. Il utilise une basse électrique dans le très chaloupé Fe Fe Naa Efe, Jérôme Regard à la contrebasse et Laurent Robin à la batterie s’ajoutant au trio. Prelude to a Kiss d’Ellington bénéficie d’un traitement délicatement funky bien que le rythme se renforce dans la partie centrale du morceau. Le pianiste sait lui aussi jouer le blues. Il aère alors ses notes et les fait magnifiquement sonner. Pas besoin d’en produire trop pour faire chanter un piano. Contre la déprime, et le mal aux oreilles, il nous propose Le bon médicament, une ballade toute simple et très belle. Et ça marche, n’en déplaise aux amateurs de pilules vendues sur ordonnance. Nous connaissons le pianiste, nous découvrons un bon prescripteur de médecines douces. Qu’il en soit remercié.

 

Philippe LE BARAILLEC “Involved”  (Out Note / Harmonia Mundi)

Avec la permission de Jean-Jacques Pussiau, je reproduis des extraits du texte de pochette de l’album. Un emprunt certes, mais à moi-même puisque j’en suis l’auteur.

Philippe-le-Baraillec---Involved--cover.jpg Philippe Le Baraillec enseigne, mais fait peu de concerts et de disques. “Involved » est donc un cadeau qu’il nous offre. On y retrouve ce qui rend précieux sa musique : un toucher élégant dont les ondes pénètrent et se propagent au plus profond de l’âme, un sens de l’espace qui permet la surprise, mélodie, rythme et harmonie habitant ses silences. Mauro Gargano à la contrebasse et Ichiro Onoe à la batterie échangent et dialoguent, interaction féconde née de l’écoute, du désir d’embellir, de rendre palpable les idées de l’autre. Avec eux rêve un saxophoniste avec lequel Philippe tenait beaucoup à partager. Originaire de Saint-Louis (Missouri), Chris Cheek laisse intensément respirer la phrase musicale. Ténor à la sonorité suave, il affirme son lyrisme dans War Photographer (dédié à James Nachtwey) et souffle de petites notes arc-en-ciel qui pigmentent son discours onirique. On est frappé par la sensualité des chorus qui illuminent 10th of September et Iceberg, deux ballades dans lesquelles resplendit l’art d’un pianiste qui peint avec les doigts. Symphonie de couleurs subtilement agencées qu’offrent toutes sortes de bleus, du plus pâle à celui de minuit, les visions de Philippe Le Baraillec s’écoutent aussi avec les yeux. Reflets d’une sensibilité vive, à fleur de peau, ses lignes mélodiques n’oublient jamais le blues et traduisent une fêlure, une blessure invisible qui confère de la grandeur à une musique dont les harmonies sont d’une profonde acuité poétique. En témoigne La Toupie, seule pièce en solo de l’album, celle qui semble le mieux traduire la vérité de son chant intérieur.

Peinture de Girolamo dai Libri (1474-1555) : "Madonna and Child with Saints" (détail). Metropolitan Museum of Arts (NYC).

Par Pierre de Chocqueuse - Publié dans : Chroniques de disques
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Jeudi 3 mai 2012 4 03 /05 /Mai /2012 09:00

3-Women---Ivey-Hayes.jpgEn mai, fais ce qu’il te plaît. Circuit 24 est donc au Mans, à l’Europa Jazz Festival qui fête en fanfares, et elles sont nombreuses, ses 33 bougies. Plus au Nord, à Coutances, le jazz s‘écoute sous les pommiers. Ce n’est pourtant pas la saison. La carotte rend aimable celui qui le Jazz à Saint-Germain-des-prés 2012 consomme et le muguet celui qui le reçoit. Le convallaria maialis n’est pas comestible. Il renferme des glucosides redoutablement toxiques. Seuls la chèvre et le cheval s’en régalent. Je tire ces informations de l' “Almanach des quatre saisons” d'Alexandre Vialatte qui ajoute que mai est le mois de la femme. « Elle porte des masques à la tomate fraîche et ayant gardé régulièrement l’eau de cuisson des poireaux pour se rincer le visage, aura un teint de lis et de rose. » Je vous invite à vérifier cela du 20 mai au 3 juin lors du Festival de Saint-Germain-des-Prés. Comme celui du Vésinet (du 22 au 26 mai), l’édition 2012, la douzième, est placée sous le signe du piano. Confié à Monty Alexander et à Ahmad Jamal (en duo avec Yusef Lateef le 27 juin) l’instrument devrait plaire aux plus difficiles. Jacquot en robe de chambreMonsieur Michu compte assister aux deux concerts. Sans Jacquot qui cicatrise mal. Les bandelettes qui lui entourent le visage lui donnent l’air d’une momie. Il s’est acheté une belle robe de chambre pour ressembler à Duke Ellington et s’est fait photographier dedans. L’homme fait le beau depuis la plus haute Antiquité. Les pigeons aussi. Ils roucoulent sur les rebords de mes fenêtres depuis qu’il fait un peu plus chaud. L’été, période de pleine musique, ils voyagent, survolent comme nous les festivals lorsque la nuit tombe et que les lumières s’allument, non sans y laisser des plumes et souffrir de migraines.

 

QUELQUES CONCERTS QUI INTERPELLENT

Benoit-Delbecq-c-Valerie-Varcheno.jpg

-Fasciné par le piano de Fred Hersch, l’un des plus beaux de la planète jazz, Benoît Delbecq invite ce dernier à le rejoindre le 5 mai sur la scène de la Dynamo de Banlieues Bleues à Pantin (20h 30). Benoît amène avec lui son trio, le fidèle Jean-Jacques Avenel et Steve Arguelles, batteur bruiteur féru d’électronique. Fred vient aussi avec ses musiciens, Mark Helias à la contrebasse et Gerry Hemingway à la batterie. Leur sextette a pour nom House of Mirrors. Tout un programme pour un double trio qui risque bien de nous surprendre.

Rita Marcotulli

 

-Rita Marcotulli au Sunside le 5 pour un hommage au saxophoniste Dewey Redman (1931-2006) qu’elle accompagna. A la contrebasse, Michel Benita fut aussi membre de son quartette. Francesco Bearzatti aux saxophones et John Betch complètent la formation d’une pianiste très active qui compose pour le théâtre, le cinéma, la danse, et a travaillé avec le Gotha du jazz. On lui doit un remarquable album autour de François Truffaut, “The Woman Next Door” (1997). Enregistré en duo avec le saxophoniste Andy Sheppard, “On The Edge of a Perfect Moment”  (2005) est également très réussi.

 

Remi-Toulon--Sunside.jpg-Né en 1980, Rémi Toulon perfectionna son piano à la Bill Evans Piano Académie avec Samy Abenaïm et Bernard Maury, deux excellents pédagogues. Il enseigne le piano jazz au conservatoire Hector Berlioz de Paris et multiplie les projets, en trio avec Philippe Chagne au saxophone, en duo avec les contrebassistes Pierre Boussaguet et Bruno Rousselet, en quartette avec le flûtiste Hervé Meschinet. J’ai brièvement vanté dans Jazz Magazine / Jazzman les qualités de son dernier disque “Novembre” enregistré avec Jean-Luc Arramy à la contrebasse et Vincent Frade à la batterie, Laurence Allison ajoutant sa voix sur quelques titres. Ils seront tous au Sunside le 9 pour en offrir le répertoire.

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-Le 14, Fred Hersch sera au Sunside pour un duo avec le clarinettiste Nico Gori. Ils viennent de sortir “Da Vinci”, un disque enregistré dans les conditions du live, dix pièces fraîches comme la rosée de bon matin. Improvisations lyriques, dialogues lumineux entre deux complices qui s’amusent à partager une musique de chambre intemporelle, il sera bon d’être avec eux ce soir-là.

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-On retrouve Francesco Bearzatti, mais avec le Mo’Avast Band de Mauro Gargano, au Sunside le 18. Le groupe avait fait sensation au Sunset en décembre avec une musique très ouverte qui laisse beaucoup de place et d’initiative aux solistes. Bearzatti dont les improvisations musclées ne manquent pas de lyrisme croisera donc son ténor avec l’alto de Stéphane Mercier, la profonde contrebasse mélodique de Mauro, la batterie soucieuse de couleurs de Fabrice Moreau tempérant leurs ébats fiévreux et énergiques. 

 

Susanna-Bartilla-c-Matthieu-Dortomb.jpg-Après avoir beaucoup chanté Johnny Mercer qui travailla avec de grands mélodistes, Jerome Kern, Henry Mancini, Harold Arlen, Jimmy Van Heusen pour n’en citer que quelques-uns, Susanna Bartilla, contralto dont la voix traînante au fort vibrato n’est pas sans évoquer celle de Marlene Dietrich, s’attaque à un nouveau répertoire, celui de Peggy Lee. Après l’avoir rôdé sur scène, elle vient de l’enregistrer et le présentera au Sunside le 19 avec Manuel Rocheman au piano, Sean Gouley à la guitare, Claude Mouton à la contrebasse. Aldo Romano indisponible, c’est sans batteur que Susanna reprendra I Can’t Give You Anything But Love, Golden Earrings, You Go to My Head et le fameux Johnny Guitar, tous des hits de Norma Dolores Egstrom, alias Mrs. Melody, alias Peggy Lee.

 

Monty-Alexander-c-Ph.-Etheldrede.jpg-À soixante-huit ans, Monty Alexander joue toujours un piano espiègle, percutant et vif. Sa technique l‘a souvent fait comparer à Oscar Peterson dont il joua beaucoup avec les sections rythmiques, mais ses harmonies possèdent des rythmes et des couleurs qui leur sont propres. Originaire de la Jamaïque, le pianiste trempe depuis longtemps sa musique dans le reggae et le calypso. Il a publié deux albums live l’an dernier, “Uplift” en trio consacré à des standards, et “Harlem-Kingston Express” qui, comme son nom l’indique, mêle jazz et reggae. Il a enregistré de très nombreux disques en studio, mais c’est en concert qu’il donne le meilleur de lui-même, s’amuse et soulève l’enthousiasme. Avec sa formation – Hassan Shakur (b), Obed Calvaire (dm), il fêtera ses 50 ans de carrière le 21 au Théâtre de l’Odéon (20h30) dans le cadre du festival de jazz de Saint-Germain-des-Prés, et le 26 conclura la 2ème édition du Vésinet Jazz Piano Festival (Théâtre du Vésinet 21h00).

Vincent-Bourgeyx-Trio-c-Loic-Seron-copie-1.jpg

 

-Le 24, Vincent Bourgeyx est attendu en trio au Duc des Lombards et Laurent de Wilde se produira en duo avec Stefano di Battista dans l’église de Saint-Germain-des-Prés dans le cadre de son festival. Un choix difficile. Les deux pianistes viennent de faire paraître d’excellents disques dont je compte vous parler prochainement. Au Duc, Vincent Bourgeyx sera accompagné par Pierre Boussaguet (contrebasse) et André Ceccarelli (batterie) qui jouent avec lui dans son nouvel album. Dans l’église de Saint-Germain, une rencontre inédite nous est proposée. Laurent et Stefano sont tous deux capables de faire des étincelles, mais le lieu, propice au recueillement, devrait favoriser une musique spirituelle et lyrique, une tendre et mémorable complicité.   

Laura-Littardi.jpg

 

-Laura Littardi retrouve le Sunside le 25. Elle y était en février avec la même formation qui l’accompagne dans “Inner Dance”, son dernier disque : Carine Bonnefoy qui joue des harmonies splendides au piano, Mauro Gargano à la basse, et Guillaume Dommartin à la batterie. Tous ont répondu présents pour un nouveau tour de piste de la chanteuse qui jazzifie avec bonheur des morceaux que Stevie Wonder, Neil Young, Graham Nash écrivirent dans les années 70, et propose des compositions originales qui tiennent toutes leurs promesses.

 

-Inviter Claire Martin au Duc des Lombards est une formidable idée. Bien que couverte de récompenses prestigieuses (6 British Jazz Award !), la chanteuse britannique reste méconnue en France et n’a pas chanté sur une scène parisienne C. Martin © Linn Records depuis plus de dix ans. Malgré le tunnel qui passe dessous et les avions qui le survolent, la Manche reste un mur de Berlin pour les jazzmen. La chanteuse a donc contourné le problème et traversé l’Atlantique pour enregistrer à New York son nouvel album. Elle s’y produit parfois avec son compatriote Richard Rodney Bennett, pianiste et compositeur illustre – on lui doit de très nombreuses musiques de films – et partenaire de ses deux disques précédents. Dans “Too Much in Love to Care” (Linn Records) son dernier opus, elle s’offre de nombreux duos avec le pianiste Kenny Barron dans un répertoire exclusivement constitué de standards. Elle les chantera les 26 et 27 mai (deux concerts par soirée, à 20h00 et 22h00) au Duc avec Gareth Williams au piano, Laurence Cottle à la contrebasse et David Ohm à la batterie. L’événement du mois !

 

Kurt Elling © Ph. Etheldrède-Digne successeur de Mark Murphy aujourd’hui bien fatigué, Kurt Elling pose depuis longtemps des mots sur des chorus de jazz, et chante sans jamais nous lasser. Baryton virtuose, il escalade les octaves, mais le fait avec goût comme en témoigne “The Messenger”, “Man in the Air”, “Nightmoves”, le meilleur de sa discographie. Le chanteur nous rend visite presque chaque année. Il sera le 29 à la Maison des Cultures du Monde dans le cadre du Festival Jazz à Saint-Germain-des-Prés. Avec lui pour placer rythme et notes sur son chant, Laurence Hobgood au piano, John McLean à la guitare, Clark Sommers à la contrebasse et Ulysses Owens à la batterie. Une belle soirée en perspective.

 

-La Dynamo de Banlieues Bleues : www.banlieuesbleues.org

-Sunset - Sunside : www.sunset-sunside.com

-Festival Jazz à Saint-Germain-des-Prés Paris : www.festivaljazzsaintgermainparis.com

-Duc des Lombards : www.ducdeslombards.com

-Le Vésinet Jazz Piano Festival : www.vesinet.org

-Europa Jazz Festival : www.europajazz.fr/le-festival/

 

Crédits photos : Jacquot © Monsieur Michu  Benoît Delbecq © Valérie Varcheno – Fred Hersch, Mauro Gargano © Pierre de Chocqueuse – Susanna Bartilla © Matthieu Dortomb – Monty Alexander, Kurt Elling © Philippe Etheldrède – Vincent Bourgeyx Trio © Loïc Seron  Laura Littardi © Jean-Yves Denis Claire Martin © Linn Records – Rita Marcotulli © Photo X/D.R. Peinture d'Ivey Hayes : 3 Women (détail).

Par Pierre de Chocqueuse - Publié dans : Edito tout beau
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Dimanche 29 avril 2012 7 29 /04 /Avr /2012 09:45

Stacey-Kent-Band.jpg

VENDREDI 6 avril

Stacey Kent aime la France, sa langue, sa culture. Avant d’émigrer aux Etats-Unis, son grand-père paternel avait habité Paris. De lui, la chanteuse a hérité son amour Stacey Kentdu français qu’il lui apprit à parler, qu’ils adoptèrent entre eux. Elle-même vécut un moment à Paris. Après La Cigale en mai 2011, salle dans laquelle elle enregistra un album live, l’Olympia l’accueillait le 6 avril. C’est un peu loin pour en parler, mais la chanteuse a rarement les honneurs de ce blog. Il faut dire que depuis le très réussi “Breakfast on the Morning Tram” elle délaisse le jazz au profit de la chanson française et de la musique brésilienne. Son avant-dernier disque, “Raconte -moi”, est un recueil de chansons françaises jazzifiées, certaines anciennes (L’étang de Paul Misraki), d’autres écrites à son intention par de jeunes auteurs.

 

L’autre passion de Stacy Kent c’est la bossa-nova, les mélodies d’Antonio Carlos Jobim, de Vinicius de Moraes qu’elle interprète avec ferveur comme si elle venait juste de les découvrir. Aguas de Março, Corcovado, How Insensitive et Jim-Tomlinson.jpgThe Girl from Ipanema figurent aujourd’hui en bonne place dans son tour de chant. Sa voix me fait penser à celle de Blossom Dearie qui, espiègle, minaudait pour séduire. Stacey fait de même, mais avec naturel, la spontanéité remplaçant la malice. Elle interpelle souvent le public, le charme par sa naïveté, sa fraîcheur, l’affection qu’elle lui témoigne. Elle s’habille comme une petite fille modèle, ressemble à Julie Andrews dans “La mélodie du bonheur”. Conquise, l’oreille suit une voix sensible au timbre agréable, apprécie une diction impeccable. Stacey chante en français avec le soupçon d’accent qui attire. Outre le répertoire de Jobim, elle reprend Ces petits rien de Serge Gainsbourg, Sait-on Jamais ? une jolie chanson de Camille d’Avril pour les paroles et de Jim Tomlinson pour la musique, Breakfast on the Morning Tram (le texte est de Kazuo Ishiguro), et Samba Saravah adaptation par Pierre Barouh d’une chanson de Vinicius.

 

J.-Tomlinson---S.-Kent.jpgUn peu raides dans leurs costumes bien coupés, ses musiciens swinguent avec élégance sans jamais faire de vagues. Parmi eux, Jim Tomlinson, le mari de Stacey, compose, arrange les morceaux, prend des chorus de ténor très lisses qui sonnent comme du Stan Getz, et improvise au plus près des mélodies que chante son épouse. Tout cela est propre, sans aspérités. On souhaiterait un peu plus de folie et de risque dans ce répertoire sur mesure qui s’écarte du jazz. You’d Be So Nice to Come Home To de Cole Porter fut l’un des seuls standards de la soirée. C’est peu pour une chanteuse qui peu de temps après son installation à Londres (Stacey Kent est américaine) fut celle du big band du Ritz Hotel. Si le "Great American Songbook" a aujourd’hui moins sa faveur, on ne s’ennuie pas une seconde, bercé par des mélodies aguichantes et le charme d’une voix.

 

MARDI 17 avril

Chick-Corea-a.jpgChick Corea et Gary Burton Salle Pleyel. Les deux hommes n’ont pas cessé de se fréquenter depuis le début des années 70. Lorsque Manfred Eicher, directeur de la jeune maison de disques ECM suggéra à Corea de former un duo avec lui, Chick s’empressa d’accepter. Pour le label munichois, le pianiste avait déjà enregistré deux disques en solo, un en trio avec Dave Holland et Barry Altschul, et un avec son groupe, Return To Forever qui contient la première version de Crystal Silence. Il connaissait et appréciait Gary Burton, de deux ans son cadet, l’avait naguère remplacé dans le quartette de Stan Getz et admirait son jeu novateur au vibraphone. Lionel Hampton et Milt Jackson ne régnaient plus sans partage sur l’instrument depuis que Burton en avait amélioré les capacités harmoniques. Se servant simultanément de quatre mailloches, il accompagnait ses propres chorus, et construisait des improvisations d’une grande richesse polyphonique. En 1972, Burton et Corea enregistrèrent à Chick-Corea---Gary-Burton.jpg Oslo, “Crystal Silence”, le plus fameux de leurs disques. Il scella une amitié qui perdure, puisque quarante ans plus tard, nos duettistes qui ont gravés ensemble sept albums prennent toujours autant de plaisir à donner des concerts. Leur nouvelle tournée est destinée à promouvoir “Hot House”, un opus qui, contrairement aux précédents, ne contient que des standards. Seule et notable exception, Mozart Goes Dancing, une composition de Corea dans laquelle interviennent les cordes du Harlem String Quartet.

 

A Pleyel, Chick Corea et Gary Burton jouèrent une bonne partie de l’album, mais aussi des extraits de “My Spanish Heart” (Love Castle, son ouverture), et les inévitables Crystal Silence et La Fiesta, les espagnolades allant bon train sous les doigts du pianiste qui, malgré son tonus, se contenta souvent de poser les rythmes, des accords percussifs. S’il improvisa, et de façon brillante dans La Fiesta, faisant Chick Corea-copie-1sonner les basses puissantes qui rythme le morceau, Corea assura souvent un simple balancement rythmique à un Burton éblouissant qui exposait les thèmes, chargeait ses chorus de notes scintillantes et fluides, le vibraphone prenant le dessus sur le piano. Les échanges acrobatiques furent nombreux, les deux hommes anticipant pour une fertile mise en couleurs de leurs idées mélodiques. Can’t We Be Friends associé au grand Art Tatum, Hot House et ses progressions d’accords trempées dans le bop, nourrirent leurs dialogues virtuoses, Strange Meadow Lark de Dave Brubeck et Chega de Saudade, pièce d’Antonio Carlos Jobim décidément très à la mode, révélant la riche palette harmonique de nos duettistes, le lyrisme de leurs ébats complices.

Bobby-McFerrin.jpg

 

LUNDI 23 avril

La foule pour le charismatique Bobby McFerrin qui avait rendez-vous avec son public dans un Théâtre du Châtelet archi-comble. Le public parisien n’a pas oublié son duo improvisé avec le ténor Placingo Domingo en 2009, ni le magnifique concert qu‘il donna l’année suivante à l’occasion de la sortie de “VOCAbularieS” qui reste son disque le plus récent. Le chanteur ne sait jamais par quoi commencer ses prestations a capella. Il choisit une note et improvise, ce qui lui permet de juger sa voix, son souffle. Les yeux clos, il commença par une longue et enveloppante modulation rythmée par le martèlement de sa cage thoracique.

Thomas-Dunford---B.-McFerrin.jpg

L’homme est un orchestre à lui seul. Il a étudié de nombreux instruments et en reproduit les timbres avec sa voix. Tel un bushman, il utilise sa langue, sa bouche, ses lèvres, ses joues pour sculpter une musique qui relève aussi bien du chant indien, que de l’Afrique, la sanza de Paco Séry apportant une couleur africaine aux improvisations vocales du chanteur. La maîtrise du souffle reste l’assise de son travail, une expression musicale portée par une profonde spiritualité, chanter étant pour lui une manière de prier.

 

MC Pietragalla & B McFerrinConviant de courageux anonymes à le rejoindre sur scène pour partager des duos avec lui, McFerrin chanta le Sweet Home Chicago de Robert Johnson, et invita Thomas Dunford (À 2 Violes Esgales, The Irish Baroque Orchestra) à l’accompagner au théorbe. Marie-Claude Pietragalla dansa sur une mélopée au rythme ondulant comme le blé sous le vent. Se transformant en chef d’orchestre – il en étudia la direction avec Leonard Bernstein et Seiji Osawa – , et avec la complicité du public dont il mit les voix à contribution, McFerrin installa un vaste choeur polyphonique et appela à rythmer la musique par des claquements de langues. Un grand et émouvant moment survint lorsque la salle reprit l’Ave Maria de Gounod que le chanteur avait fredonné. Sa prestation se termina par la formation d’une chorale improvisée sous des applaudissements enthousiastes.

Photos © Pierre de Chocqueuse    

Par Pierre de Chocqueuse
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Mardi 24 avril 2012 2 24 /04 /Avr /2012 10:00

N.-Loriers--piano.jpgRarement invitée à donner des concerts sur le sol français, Nathalie Loriers n’en reste pas moins une magnifique styliste du piano qui met son toucher délicat, son phrasé fluide et élégant au service de compositions mélodiques joliment colorées. Pianiste attitrée du Brussels Jazz Orchestra depuis 2002, elle se consacre à l’enseignement et fait peu de disques. La parution récente d’un nouvel album, “Les 3 petits Singes”, est une bonne occasion de mieux la faire connaître.

 

« J’ai commencé par étudier le piano classique. Une bonne base. Jouer Chopin, Bach, Mozart c’est aussi apprendre à faire sonner le piano de manière différente. Rien n’est négligeable. Le jazz, je l’écoutais dans des fêtes lorsque j’étais adolescente, du dixieland, me demandant comment les musiciens improvisaient, parvenaient à jouer ensemble. Mon premier concert de jazz moderne fut un concert de Steve Houben avec des cordes. J’étais en dernière année de mes humanités et je devais avoir 17 ans. Lorsque je suis entré au Conservatoire Royal de Musique de Bruxelles quelques mois plus tard, je me suis inscrite à son séminaire de jazz. »

 

N.-Loriers.jpgAyant obtenu un premier prix de piano et d’harmonie jazz, consacrée meilleur jeune talent par l’Association Belge des Critiques de Jazz, Nathalie Loriers enregistre “Nympheas”, son premier disque, en octobre 1990. Charles Loos, un de ses professeurs au Conservatoire, en a rédigé les notes de pochette. « J’ai étudié deux ans avec lui. Il a payé le studio pour que je puisse faire ce disque. Philippe Aerts qui tient la contrebasse faisait partie du trio d’Arnould Massart. J’avais eu l’occasion de jouer avec sa section rythmique pour un concert qu’il ne pouvait pas assurer. » En 1993, c’est l’enregistrement de “Discoveries”, un album en quartette avec Lee Konitz, Philippe Aerts et Al Levitt : « J’ai rencontré Lee par l’intermédiaire d’un journaliste belge qui, à l’époque, organisait aussi des concerts. Il aimait bien mon piano et m’avait appelé pour que je joue avec Konitz qui venait effectuer une tournée. Après quelques concerts en Wallonie et en Flandre – on reprenait surtout des standards – nous avons enregistré le disque en studio en un après-midi. Le concert que nous avions donné la veille avait été enregistré par la VRT, la radio flamande. Sa musique était bien meilleure que celle du disque, mais la Radio Télévision Belge francophone (RTB) qui l’avait produit n’a jamais voulu que nous sortions une bande enregistrée par des flamands. Elle existe, mais où est-elle aujourd’hui ? »

 

N.-Loriers-a.jpgLa même année, Nathalie Loriers fait paraître “Dance or Die”, un disque en quartette dont Cameron Brown est le bassiste. « Je l’ai rencontré au Paradoxe, un restaurant végétarien de Bruxelles qui faisait venir des groupes. Il accompagnait Carole Tristano, Connie Crothers et Lenny Popkin. Un soir, le Dalaï Lama y est venu dîner. Nous avons dû jouer plus doucement (rires). J’écoutais alors plein de disques de Lennie Tristano et j’ai sympathisé avec Cameron. On me proposait de me produire au Festival de Jazz de Middelhim et nous avons constitué un quartette. Comme batteur, j’ai choisi Rick Hollander qui, à l’époque, jouait beaucoup avec Steve Houben et Diederik Wissels, mon ex-compagnon. Jeroen Van Herzeele complétait la formation au saxophone. Nous nous sommes retrouvés directement au studio. Brown et Hollander se sont tout de suite bien entendus. Ils venaient de la même ville, connaissaient les mêmes gens. »

 

C’est toutefois en trio que Nathalie Loriers parvient à élargir son audience. Avec Sal La Rocca à la contrebasse et Hans Van Oosterhout à la batterie, la pianiste enregistre en 1995 “Walking Through Walls… Walking Along Walls”, disque bien accueilli par la critique. « Nathalie Loriers cumule les atouts. De manière d’autant plus convaincante que son rapport au temps, au silence, respire une sérénité malicieuse » écrit Alex Dutilh dans Jazzman. Pour Thierry Quenum de Jazz Magazine : « La jeune pianiste y affirme une personnalité remarquable, un toucher magnifique, un sens de l’espace éblouissant. » Le trio se produit dans de nombreux concerts et festivals (Liège, Montréal, Audi Jazz Festival, Euro-Arabe N. Loriers Jazz Festival en Syrie et en Jordanie). Enregistré avec la même équipe, “Silent Spring” (1999) la fait connaître du public français. « Le disque est sorti sur Pygmalion, un label français, et De Werf l’a réédité. Nous avons tourné en France, en Suisse, au Japon et au Brésil et puis tout s’est effiloché, par manque d’agent probablement. » Entre-temps, Nathalie a remporté le premier Euro Django, la VRT l’a élue meilleure pianiste de l’année et l’Académie du Jazz lui a décerné le Prix Bobby Jaspar.

 

Dans “Tombouctou”, enregistré en 2002, trois souffleurs rejoignent son trio : « Ce sextette s’est constitué par hasard. Nous devions jouer au Brussels Jazz Marathon, sur la Grand-Place, et l’organisatrice du festival a eu peur que la musique du trio soit trop intimiste. Elle m’a donc demandé quelque chose de plus musclé. Je n’avais N.-Loriers---Tombouctou-cover.jpg encore jamais écrit d’arrangements, mais j’aimais le son du sextette de Wayne Shorter dans “The Soothsayer” qui aligne deux saxophones et une trompette. Je ne voulais pas de trombone, la trompette associée à deux saxophones me semblant une combinaison plus légère. Je suis donc allée dans cette direction. Le trompettiste c’est Laurent Blondiau qui joue aujourd’hui dans la formation d’Andy Emler. Frank Vaganée qui dirige le Brussels Jazz Orchestra joue du saxophone alto. Son pianiste venait de le quitter et Frank m’a demandé de le remplacer. Je n’avais jamais joué avec un big band, mais j’ai accepté. Cela fait dix ans que j’en suis la pianiste. »

 

Publié en 2009, “Moments d’éternité” est également le fruit du hasard. « Un organisateur de concerts m’avait demandé d’en préparer un avec des cordes. Bert Joris s’était chargé d’écrire les arrangements. Tout était prêt lorsque, la veille du concert, le projet est tombé à l’eau. Le responsable du Bijloke, le centre culturel de Gand, l’a repris. Un quatuor à cordes, le Spiegel String Quartet, s’y trouvait justement en résidence. Nous avons enregistré la musique avec lui et la trompette de Bert Joris pour De Werf, label qui édite mes disques depuis 2002. J’ai arrangé deux morceaux et Bert tous les autres. »

 

N.-Loriers---Ph.-Aerts.jpgDepuis 2002, Nathalie Loriers se produit fréquemment en duo avec Philippe Aerts : « Une association délicate. Le trio offre davantage de liberté, les silences étant comblés par les éléments rythmiques. C’est plus facile avec un batteur. Le groove se déplace, ne s’exprime pas de la même façon. Dans un duo tout s’entend, la contrebasse ressort beaucoup mieux. » Elle donne des cours d’ensemble et enseigne également le piano et l’harmonie jazz : « J’ai beaucoup d’élèves, je donne des leçons dans trois écoles, au Koninklijk Conservatorium de Bruxelles (le Conservatoire Royal, section néerlandaise), et dans deux académies de la communauté française, Evere et Eghezée au-dessus de Namur. Je parle flamand. J’ai dû passer un examen, du sérieux (rires). Cela représente une quinzaine d’heures de cours par semaine. Ce n’est pas évident avec les concerts que je donne, mes activités avec le Brussels Jazz Orchestra. Il y a beaucoup de répétitions, de musique à lire, à préparer. Je lis mieux la musique, mais je dois préparer. Déchiffrer au cours d’une répétition est hors de question. Il faut connaître la partition. C’est une bonne école, marathonienne, sportive. Ce sont aussi d’autres sensations. Je suis obligée d’adapter mon jeu à d’autres répertoires. J’ai beaucoup aimé jouer les musiques de Maria Schneider. Les parties de piano sont très bien écrites. Dave Liebman c’est autre chose, un coup de fouet, un ouragan. Il parvient à nous transmettre l’énergie de sa musique et tire de nous des choses surprenantes. Je ne joue pas dans “Institute of Higher Learning”, disque consacré aux musiques et aux arrangements de Kenny Werner puisqu’il tient lui-même le piano dans l’enregistrement. J’ai toutefois eu l’occasion de reprendre en concert quelques-uns de ses morceaux et je me suis prise la tête à les jouer. Nous avions quelques dates à New York dont l’une avec Kenny. J’étais dans le public et je vis qu’au lieu de jouer ces parties de piano si difficiles, il dirigeait l’orchestre. Lui même ne pouvait pas les jouer. Les parties de piano de l’album étaient des copiés-collés de studio. »

 

N.-Loriers--Les-3-petits-singes--cover.jpg « Toutes ces activités ne me laissent pas trop de temps de faire des disques. Je suis lente et les semaines passent vite. J’ai eu envie de rejouer en trio avec Rick Hollander. Cette opportunité s’est présentée en avril 2011. Le théâtre du Méridien à Boisfort, une commune bruxelloise, nous a pris en résidence une semaine. J’ai réalisé une démo, nous avons donné d’autres concerts et enregistré le disque en novembre avec Rick à la batterie et Philippe Aerts à la contrebasse. Il s’intitule “Les 3 petits singes” et contient de nouvelles compositions sauf Jazz at the Olympics, précédemment enregistré en 2008, et La Saison des pleurs que j’ai écrit en 1993. » Vous lirez sous ma plume la chronique de cet excellent album dans le numéro de mai de Jazz Magazine / Jazzman.

 

Nathalie Loriers : “Les 3 petits singes”  De Werf / www.dewerf.be

Concerts : le 17 mai au Festival de Dudelange (Luxembourg) – le 15 juillet au Festival de Jazz de Valjoly – le 22 juillet au Dinant Jazz Night.   

 

Un grand merci à Raymond Horper de l’Abbaye de Neumünster (Luxembourg) pour m’avoir organisé cette interview.

 

Photos © Pierre de Chocqueuse    

Par Pierre de Chocqueuse - Publié dans : Interview
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Jeudi 19 avril 2012 4 19 /04 /Avr /2012 12:03

R.-Fiorentino---Ange-Musicien.jpgMalgré le manque de pluie, les disques poussent comme des champignons, le printemps nous en apportant autant qu’en automne. Leur cueillette n’est pas sans dangers. On les écoute avec prudence, de la musique vénéneuse pouvant vous expédier fissa à l’hôpital. Monsieur Michu en fit les frais en décembre. On ne prend aucun risque avec les nouveaux opus de Brad Mehldau et Ahmad Jamal, musiciens confirmés qui font le plein de concerts. Moins médiatisés, Marc Copland, Guillaume de Chassy, Carlos Maza, Laurent de Wilde, Vincent Bourgeyx, Philippe Le Baraillec remplissent de moins grandes salles, mais leurs disques, aussi comestibles que les cèpes et les bolets royaux du Bon Dieu, se consomment sans modération. Le blogueur de Choc qui a goûté avec ses oreilles ces nourritures célestes préfère vous en rendre compte en deux temps. Deuxième service courant mai. Bon appétit !

 

-Ahmad JAMAL : “Blue Moon” (Jazz Village / Harmonia Mundi)

A Jamal J’ai failli oublier cet album du pianiste publié à peu près à la même date que le dernier concert qu’il donna au Châtelet (lire “Des visiteurs très attendus”, mis en ligne le 13 février). Il est pourtant très réussi, meilleur que “A Quiet Time”, un bon disque dont la musique ronronne un peu. “Blue Moon” ne la renouvelle pas, mais Ahmad Jamal change de bassiste et lui donne une dynamique nouvelle qui la rend plus excitante. Attentive, sa section rythmique comble les silences de son piano orchestral, installe une tension qui profite à jeu félin. Omniprésent aux percussions, Manolo Badrena y occupe un poste clef. Reginald Veal le nouveau bassiste et Herlin Riley le batteur officient avec la précision d’un métronome. Les morceaux plus longs favorisent l’hypnose rythmique et c’est en toute quiétude que Jamal joue des cascades d’arpèges, plaque des accords inattendus ou de gracieuses notes perlées. Si I Remember Italy tourne un peu en rond, Blue Moon et Invitation s’imposent dans la durée. Gypsy, une des nouvelles compositions du pianiste, semble bien difficile à jouer, mais Jamal reprend avec bonheur Autumn Rain, un de ses anciens morceaux, et démontre avec Laura qu’il est toujours capable d’apporter un nouveau souffle à un standard, fut-il le plus rabâché.

 

-Guillaume DE CHASSY : “Silences” (Bee Jazz / Abeille Musique) 

Guillaume de Chassy De la musique de chambre jouée par un trio réunissant Guillaume de Chassy au piano, Thomas Savy à la clarinette et Arnault Cuisinier à la contrebasse. Au programme, quelques compositions collectives, mais aussi des adaptations de pièces écrites par Francis Poulenc, Serge Prokofiev , Franz Schubert, Dmitri Chostakovitch, le trio parvenant à faire le lien entre le jazz et l’héritage européen de la musique. Pour des raisons acoustiques (la réverbération importante du lieu), les musiciens ont évité de trop charger de notes les pièces qu’ils interprétaient, cette contrainte leur donnant une grande respiration. Bien que partiellement improvisées, ces "extensions mélodiques" ne relèvent pas vraiment du jazz ce qui ne leur empêche pas d’être profondes et créatives. Enregistrée dans le vaste réfectoire de l’abbaye de Noirlac, cette musique apaise par ses nombreux silences, ses notes rares et précieuses. On y entend un piano aussi économe qu’inspiré, une clarinette chantante, une contrebasse aussi discrète que bienvenue. On y trouve certes des cadences, mais sans pesanteur, aussi légères qu’un pollen printanier. En solo, Guillaume magnifie la musique d’“Adieu Chérie”, un film léger et amusant de Raymond Bernard (1945). Il est sans doute le seul pianiste de jazz à connaître Wal Berg (Voldemar Rosenberg) qui en signa la partition.

 

-Brad MEHLDAU : “Ode” (Nonesuch / Warner)

B.-Mehldau-Trio--Ode--cover.jpgDonnant de nombreux concerts en solo ou en duo, Brad Mehldau (attendu en juin à Paris avec Joshua Redman) a fait peu d’albums avec Larry Grenadier à la contrebasse et Jeff Ballard à la batterie, ce dernier remplaçant depuis 2005 Jorge Rossy batteur de son premier trio. “Day is Done”, un disque en studio de 2005, et un double live gravé au Village Vanguard l’année suivante, se voient aujourd’hui complétés par “Ode”, un recueil de compositions originales enregistrées en novembre 2008 et en avril 2011. Il est toutefois difficile de distinguer quelles sont les plus récentes de ces pièces qui bénéficient d’une même unité stylistique. S’il innove moins que lors de ses concerts en solo, le pianiste s’accommode parfaitement d’une contrebasse mobile qui impose ses propres lignes mélodiques et d’une batterie haletante qui précipite le rythme de la musique. Avec Ballard, on est loin du chabada traditionnel, mais plus près du rebond, son jeu foisonnant donnant relief et souplesse à la phrase musicale. C’est donc sur un tapis rythmique très fourni que le pianiste tire parti de son jeu ambidextre, trempe ses improvisations dans le blues – 26, Bee Blues – ses thèmes, parfois très simples, nourrissant d’amples développements. De quelle manière improviser à partir d’une structure mélodique ? C’est à cette question que répond collectivement le trio qui invente une musique vivante, ouverte, et parvient à la rendre constamment passionnante.

 

-Marc COPLAND : “Some More Love Songs” (Pirouet / Codaex)

Marc-Copland--Some-More-Love-Songs--cover.jpgSept ans après avoir enregistré sept morceaux sous le titre de “Some Love Songs”, Marc Copland en reprend sept autres dans “Some More Love Songs”, et les joue avec Drew Gress à la contrebasse et Jochen Rückert, section rythmique déjà présente à ses côtés en 2005. Émergeant de sa mémoire, ces pièces se sont imposé naturellement au pianiste, comme si elles avaient choisi leur interprète. Ce dernier traduit avec ses propres harmonies les sensations qu’elles lui suggèrent et nous en offre des versions très personnelles. Il diffracte ses notes, les rend liquides, aussi transparentes que du verre. Un soin extrême est apporté à leurs couleurs, à leur résonance. Le pianiste les allonge ou les contracte, apporte les plus subtiles nuances à ses harmonies flottantes. Sa version onirique de I’ve Got You Under My Skin n’a pas grand chose à voir avec celle de Frank Sinatra. My Funny Valentine et I Remember You que reprit Chet Baker sont abordés sur des tempos inhabituellement rapides. La contrebasse ronde, enveloppante de Drew Gress y fait merveille. Les autres thèmes sont des ballades. Marc Copland enregistre souvent les mêmes thèmes et I Don’t Know Where I Stand de Joni Mitchell apparaît dans “Alone”, un disque en solo de 2009, son meilleur album avant celui-ci.

Bandeau : Rosso Fiorentino (1495-1540) "Ange Musicien" (détail) - Florence, musée des Offices.   

Par Pierre de Chocqueuse - Publié dans : Chroniques de disques
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Dimanche 15 avril 2012 7 15 /04 /Avr /2012 09:50

Revue Littéraire, cover Amphibiens urodèles qui peuplent les lacs du Mexique depuis cinq cent millions d’années, les axolotls me fascinent depuis longtemps. J’ai fait leur connaissance dans “Les armes secrètes”, un recueil de nouvelles de Julio Cortázar. L’une d’entre-elles s’intitule Axolotl. C’est la plus courte du livre, sept pages qu’il m’a été impossible d’oublier. Une amie connaissait ces batraciens translucides d’une quinzaine de centimètres aux yeux grands comme des têtes d’épingle et les appréciait énormément. L’aquarium du Trocadéro en renfermait des spécimens. Elle m’amena les voir. Nous collions nos visages contre la vitre, tout en nous gardant bien de nous transformer en axolotl comme le narrateur de la nouvelle. Le petit animal ressurgit dans ma vie en 2006. Pour Jazzman, Alex Dutilh m’avait confié la chronique d’“Intense”, un disque de Patrick Favre labellisé AxolOtljazz. Jean-Louis Wiart, le producteur de l'album, les avait lui aussi rencontrés dans la nouvelle homonyme de Cortázar. Nous étions fait pour nous entendre. Grand lecteur, cinéphile impénitent, amateur de jazz et de musique classique, cet homme cultivé et érudit est aussi une grande plume. Ses articles dans Les Allumés du Jazz m’enchantent. Il vient de publier De l’axolotl dans La Revue Littéraire (n°52, février-mars 2012), une vingtaine de pages pour tâcher de faire connaître l’Ambystoma mexicanum que Cortázar découvrit au Jardin des Plantes.   

 

Axolotl.jpg Comme Jean-Louis Wiart le précise, le mot axolotl est lui-même musical. On comprend mieux l’attrait qu’exerce sa sonorité sur certains mélomanes. Sa prononciation impose un placement singulier de la langue, et à la faire claquer derrière les dents. Comme peyotl, le mot provient du nahuatl, la langue des Aztèques, et signifie « chien d’eau ». Le second chapitre de cette monographie romancée – son auteur la décrit ainsi – nous l’apprend. Le troisième aborde la symbolique de l’animal, pauvre si on la compare à celle d’un autre reptile amphibien, la Salamandra maculata dont l’espèce est commune en Europe. Bien que l’ancienne symbolique chrétienne en fait l’antithèse du griffon, la salamandre n’est pas bien vue au Moyen-Âge. Dans son “Bestiaire Divin”, Guillaume de Normandie accuse l’animal d’empoisonner l’eau des puits et des fontaines dans lesquels il plonge, de corrompre les arbres sur lesquels il grimpe. Ses propriétés merveilleuses ont été beaucoup exagérées depuis l’Antiquité. Dans le livre X de son “Histoire Naturelle”, Pline prétend que la salamandre « est tellement froide qu’elle éteint le feu par son contact, comme ferait la glace. »

 

Breton---Trotsky-a-Cacoyan-c-Fritz-Bach.jpg L’Axolotl n’a pas ces vertus. On lui en prête d’autres, notamment la faculté de se transformer. Selon la légende, le dieu Xolotl serait devenu axolotl par métamorphoses successives. Plus réservés, voire sceptiques, les scientifiques n’ont pu empêcher les écrivains d’en faire des animaux magiques. André Breton les dit porteurs de souliers bleus. Il les a examinés de près, les pêchant au Mexique avec Trotsky. Le cinéaste suisse amphibien Alain Tanner a intitulé un de ses films “La Salamandre”. L’action se passe à Genève, en Suisse « pays de lacs » rappelle l’auteur. De Tanner également, mais tourné à Lisbonne « ville de Fernando Pessoa, de fait axolotl lui-même puisque grand spécialiste des identités multiples » indique Wiart, “Dans la ville blanche” contient des allusions directes à l’animal qui nous préoccupe. Trouve-t-on des axolotls chez les jazzmen ? Si l’on tient compte des nombreuses transformations de sa musique, Miles Davis faisait partie de la famille bien que les photos faites par Irving Penn pour la pochette de “Tutu” montrent davantage un vieux crocodile que notre cher batracien. Les utilisateurs d’instruments à vent seront heureux d’apprendre qu’il existe un sirop d’axolotl réputé soigner les affections pulmonaires. Jean-Louis Wiart serait aussi apothicaire. Je vous conseille vivement de lire ses pages, de suivre ses conseils. On n'est jamais assez prudent !

La Revue Littéraire n°52, février-mars 2012, Éditions Léo Scheer. 

André Breton et Trotsky à la pêche aux axolotls (1938) © Fritz Bach

Par Pierre de Chocqueuse - Publié dans : Vu et Entendu
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Mardi 10 avril 2012 2 10 /04 /Avr /2012 10:27

Chick-Corea.jpg

Trois enregistrements de Chick Corea ont été publiés récemment. Œuvre ambitieuse et en partie écrite, “The Continents” rassemble un quintette de jazz et un orchestre de chambre. Enregistré live au Blue Note de New York en 2010, “Further Explorations” fait entendre le pianiste avec le bassiste Eddie Gomez et le batteur Paul Motian. Enfin “Hot House” marque le 40ème anniversaire de son association avec le vibraphoniste Gary Burton.

 

Si certaines compositions de Chick Corea sont aujourd’hui célèbres, ses arrangements sont loin de toujours faire l’unanimité. Le pianiste a écrit des œuvres très variées, se laissant parfois aller à la facilité pour plaire à un large public. Ses orchestrations révèlent toutefois un musicien habile à associer les diverses sections d’un orchestre, à donner à sa musique des couleurs chatoyantes. Enregistrés dans les années 70 et malgré des arrangements soignés, “The Mad Hatter”  et “My Spanish Heart – son disque le plus personnel – , furent mal accueillis par la critique. Plus près de nous, “The Ultimate Adventure” qui combine habilement espagnolades et flamenco passa inaperçu. Certes, Corea s’égare parfois. Son “Concerto pour piano et orchestre“ en trois mouvements relève de la musique classique européenne, tout comme son “Septet” gravé pour ECM en 1984.

 

Chick Corea Le pianiste en a tiré les leçons. Dans “The Continents” que publie le label Deutsche Grammophon, il a la bonne idée de faire jouer un quintette de jazz avec l’orchestre de taille moyenne auquel il confie sa musique. Ce dernier est parfois trop présent dans ce concerto en six mouvements d’une durée supérieure à soixante-dix minutes. Les velléités du compositeur classique se manifestent surtout dans Africa, pièce clinquante qui introduit brièvement les musiciens du quintette, Antartican’évitant pas certaines lourdeurs orchestrales. Mieux équilibré, Australia met en valeur la section rythmique – Hans Glawischnig (contrebasse), Marcus Gilmore (batterie) – , et Asia, une belle page d’écriture pour cordes, contient des chorus stimulants. Tim Garland (saxophone soprano, clarinette basse, flûte) et Steve Davis (trombone) improvisent à tour de rôle dans Europe et America, le continent américain inspirant au pianiste une musique latine aux rythmes chaloupés, aux arrangements légers et élégants. Se réservant de nombreuses parties de piano, Corea dialogue avec l’orchestre dans Australia, et avec une étonnante clarinette basse dans Antartica. Les quatre premières plages du second disque ont été jouées spontanément en studio. Lotus Blossom, Blue Bossa et Just Friends fournissent un matériel thématique conséquent. Des improvisations en solo les complètent. Chick fait alors ses gammes, virevolte de note en note tel un papillon qui ne sait trop où se poser. Ces pièces abstraites, sans réelles directions mélodiques, lassent un peu.

 

Chick-Corea-Trio--Further-Explorations-.jpgOn leur préférera sans hésiter “Further Explorations” avec Eddie Gomez et Paul Motian. Un choix qui n’est pas dû au hasard. Gomez fut pendant onze ans (1966-1977) le contrebassiste de Bill Evans et Motian le batteur du prestigieux trio qu’Evans constitua avec le bassiste Scott LaFaro. Dans cet enregistrement live consacré aux compositions du pianiste mais aussi à son répertoire, Chick Corea joue son meilleur piano et nous livre l’un de ses albums les plus réjouissants. Il en a déjà consacré des albums à des pianistes qui l’ont influencé – Thelonious Monk dans “Trio Music”, Bud Powell dans “Remembering Bud Powell” – , mais Evans a notablement marqué son jeu pianistique et reste le modèle incontournable. Enregistré en 1968, “Now He Sings, Now He Sobs”, son premier disque, témoigne de son écoute. Proche d’Evans par ses choix harmoniques, son tempérament romantique, il l’est aussi de Powell, par son piano vif et percussif, les accords qu’il frappe avec une précision toute rythmique. Difficile ici de mettre en avant un morceau plus qu’un autre, les meilleurs moments de deux semaines de concerts nous étant proposés. En grande forme, Corea joue des harmonies recherchées, introduit They Say That Falling in Love is Wonderful par un délicat rubato. Gloria’s Step fascine par son approche non linéaire. Les notes mélancoliques de Laurie, morceau composé par Evans quelques mois avant sa mort, ruissellent de tendresse. Lorsqu’il n’improvise pas ses propres lignes mélodiques derrière le piano, Eddie Gomez dialogue avec Chick, commente, répond à ses questions. La prise de son écrase un peu les rondeurs de l’instrument dans Peri’s Scope, mais le bassiste virtuose fait chanter ses harmoniques, notamment dans Alice in Wonderland, Diane, Hot House, prend quelques mirifiques chorus (Very Early), et utilise l’archet dans Turn Out the Stars, But Beautiful et Mode VI, une pièce lente, onirique de Paul Motian. Le batteur colore, assure des tempos souples à métrique variable, le groupe vagabondant souvent dans des chemins de traverse. Corea apporte plusieurs compositions dont Bill Evans, une pièce aux harmonies évanescentes, son hommage personnel au pianiste.

 

C.-Corea_G.-Burton--Hot-House-.jpgL’amitié qui unit Chick Corea à Gary Burton remonte au début des années 70 lorsque Manfred Eicher, le directeur d’ECM suggéra à Corea l’idée d’un duo avec Burton. Chick avait remplacé Gary dans le quartette de Stan Getz et appréciait son travail polyphonique novateur au vibraphone. Enregistré à Oslo, “Crystal Silence”, le plus fameux de leurs disques, date de 1972. Depuis, nos duettistes se sont souvent retrouvés pour des concerts et des enregistrements. Ils se connaissent si bien qu’ils parviennent à anticiper les accords qu’ils vont jouer, leur musique atteignant ainsi une fluidité remarquable. Si leurs six albums précédents contiennent surtout des compositions du pianiste, “Hot House” ne renferme presque exclusivement que des standards, pain béni pour les deux hommes qui aiment coller leurs propres harmonies sur les thèmes qu’ils affectionnent. On trouvera donc affranchis de toute pesanteur et revêtus d’habits cristallins Light Blue de Thelonious Monk, Chega de Saudade et Once I Loved d’Antonio Carlos Jobim, Strange Meadow Lark de Dave Brubeck, nos complices faisant preuve d’éclectisme en ajoutant Eleanor Rigby à leur répertoire. Il s’offrent même les cordes du Harlem String Quartet dans Mozart Goes Dancing, composition de Corea qui nous donne un avant-goût de la musique que les deux hommes comptent jouer en concert en 2013.

 

-Chick COREA : “The Continents, concerto for jazz quintet & chamber orchestra” (Deutsche Grammophon / Universal)

-Chick COREA, Eddie GOMEZ, Paul MOTIAN : “Further Explorations” (Concord / Aurélia Distribution)

-Chick COREA & Gary BURTON : “Hot House” (Concord / Universal)

 

Chick Corea et Gary Burton se produiront en duo à Pleyel le 17 avril.

 

Photo Chick Corea © Pierre de Chocqueuse.

Par Pierre de Chocqueuse - Publié dans : Chroniques de disques
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Dimanche 8 avril 2012 7 08 /04 /Avr /2012 10:22

 Joyeuses fêtes de Pâques à tous  et  à  toutes

Pâques 2012                                                                  Happy Easter

Par Le blogueur de Choc - Publié dans : Scoop!
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